En architecture, le plan semble venir appuyer une parole théorique disons “scientifique”. Parallèlement, l’image apparaît comme étant le pendant séduisant du plan. On dit que l’art de convaincre naît de l’argumentation et de la maîtrise de l’art de la séduction. Selon toi, en architecture, peut-on convaincre sans faire appel à l’image?

 


En soi, je ne pense pas que l’image soit toujours nécessaire, mais aujourd’hui, il devient difficile de la contourner, elle est  souvent  demandée.  Si  elle  est  effectivement  une «arme de séduction», elle est aussi un véritable outil dans la conception, c’est ce rôle double qui est intéressant. Là où un plan montrera une organisation, des surfaces, elle permet d’étudier des cadrages, des perspectives, et ainsi donner une vision plus subjective de l’expérience proposée.
Cette subjectivité permet justement à chacun de s’approprier le projet, et ce de manière très rapide. Le danger de l’image se trouve je pense dans cette immédiateté. Elle fige instantanément dans le cerveau de celui qui la regarde une image du projet, la où le plan, organise dans la globalité les entités du projet de manière plus pragmatique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus spécifiquement, quelle(s) valeur(s) peut-on donner au dessin en architecture? Quelle est pour toi la valeur d’un dessin de recherche qui ne sera jamais construit?

 

 

Le dessin d’architecture peut se regarder comme une «oeuvre» en soi, mais à mon sens il devient là une image ou une illustration. Le dessin de recherche, c’est une étape dans le processus de conception d’un bâtiment. Il faut prendre en compte cette portée du dessin d’architecture qui se situe au delà de lui. Sa valeur réside dans cette dimension projectuelle. Le dessin en lui-même est le témoin d’un instant t dans le processus. Que l’architecture soit construite ou non, n’est pas forcément important. Si elle l’est, elle transcendera certainement le dessin.























Extrait d’axonométrie
Projet de logements à Bègles, PPA Architectes, 2016



Tu fais des missions de dessins pour des agences, comment appréhendes- tu le dessin de commande?


Je dessine effectivement régulièrement sur des concours sur lesquels généralement sont aussi réalisée des perspectives dites réalistes.  J’interviens  donc  à un autre endroit. Là où une perspective va donner immédiatement l’image du  projet,  en  tentant  d’être  au plus proche du réel, je vais plutôt m’attacher par le dessin, à montrer les usages et expériences proposées. Je ne cherche pas particulièrement à valoriser ou décrire le bâtiment, mais davantage à montrer ce qu’il pourrait s’y passer.
Je travaille principalement en noir et blanc et je contraste peu mes dessins, pour que la lecture ne soit pas immédiate et qu’on prenne le temps de rentrer dans le dessin, et par là entrer dans le projet.















 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mobilier I 2018

Selon toi, qu’est-ce que le dessin à la main apporte en plus dans la représentation du projet?


Je pense que le trait à la main apporte ce dont on parlait précédemment : une facilité d’accès pour celui qui regarde, et cette idée de la chose en cours, et donc d’un dialogue ouvert. Cela ne vaut pas pour toutes les étapes du projet, mais je trouve que pour les premières phases d’études où justement tout est question de dialogue, c’est un bon outil.
Et puis surtout le dessin a le droit d’être faux. La perspective n’a pas besoin d’être forcement juste et ça permet de transmettre une certaine idée de l’espace projeté.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saul Steinberg,

Sans-titre, 1948

 

 

 

Est-ce pour l’aspect narratif de tes dessins que les agences font appel à toi? Ou est-ce que c’est une volonté de ta part d’ajouter cette part narrative au dessin de commande?

 


Je comprends qu’on puisse voir certains de mes dessins  comme narratifs, mais ça n’est pas particulièrement un aspect que je recherche. Je pense qu’on peut mettre autant de narration dans une perspective ou un collage. La différence, c’est peut-être justement ce temps de lecture du dessin qui n’est pas le même qu’une perspective. Comme on l’a dit,    là ou l’image agit rapidement, où très vite on perçoit des contrastes, des profondeurs, différents plans qui raccrochent à un réel connu, le dessin, même très simple nécessite une immersion de la part de celui qui le regarde. À partir de là, il met en marche un imaginaire et la narration se fait.
Par ailleurs, dans mes séries plus personnelles, je suis plus attirée par dessiner des situations dans lesquelles il ne se passe rien, ou bien travailler des hors champs, tenter de   me tenir loin d’un storytelling qui a parfois tendance à tout surexposer. C’est sans doute une autre forme de narration, mais j’aime bien qu’il n’y ait pas de propos figé et que le dessin pose question.



Si le dessin d’architecture est un outil technique, qu’est ce qui pourrait le faire glisser vers un but esthétique, un plaisir contemplatif?

 


Il s’agirait de faire du dessin une finalité et non plus une étape. Le dessin a longtemps été une discipline de second plan, au service d’arts plus nobles comme la peinture, la sculpture, l’architecture. Il conviendrait donc de ne plus le réduire à  cet aspect purement préparatoire et de faire du dessin une discipline à part entière avec sa finalité propre.

 


 

 

 

 

Nigel Peake

Extrait de There, 2016

 

Il est commun de penser qu’on trouve son style graphique en se jouant des bases classiques du dessin. As-tu des bases académiques, comment as-tu appris à dessiner?

 


Je n’ai pas de bases académiques. Petite, j’aimais bien dessiner. Je fesais des petites BD ou il se passait pas grand chose... Et puis j’ai eu un professeur assez marquant en arrivant à l’école d’architecture, à Montpellier, André Scobeltzine. Ses cours étaient très simples : c’était des séances de 4h en ville à dessiner tel ou tel lieu. Parfois on étudiait un dessinateur, peintre, ou affichiste connu et on le recopiait, ou on dessinait «à la manière de». J’apprenais beaucoup par la copie. Ça permet de vraiment comprendre ce qu’il y a derrière le trait d’un dessinateur, son état d’esprit, sa posture. Et puis sa permet de développer son propre trait. A la fin de chaque cours, on mettait tous les dessins côte à côte, et c’est là  que les singularités de chacun ressortaient. C’était de vrais temps à part, où à la fois, on dessinait sur site, et où en même temps on prenait le temps de regarder, rater, recommencer si besoin, sans impératif de résultat.

Quelles sont tes références ?

 


Mes références graphiques sont variées et je ne sais pas si on les retrouve dans mes dessins...mais sur le trait ou le propos, il y a certainement Saul Steinberg pour son côté à la fois poétique et drôle. Huguette Caland, pour ces dessins et peintures autour des fragments de corps. Nigel Peake pour son travail répétitif sur le motif et la couleur. Paul Cox et Benoit Vaninnis pour son travail plus abstrait et spatial et notamment ses collaborations avec a DVVT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Huguette Caland

Flirt II, 1976

Ton trait semble s’inscrire dans un courant très actuel, celui d’un dessin minutieux et détaillé au trait fin et noir à l’instar de Clément Masurier, architecte et illustrateur ou encore l’illustratrice Océane Moussé. As-tu le sentiment de faire partie de cette nouvelle génération d’illustrateur? (de dessinateurs?)
 



J’apprécie ce que font Clément Masurierr et Océane Moussé qui utilisent ce même trait. Je ne sais pas si on peut dire que le trait fin et minutieux appartient à une «nouvelle génération de dessinateurs». Je trouve que c’est justement un outil assez intemporel qu’on retrouve chez Maurice Sendak ou Edward Gorey.
En revanche, on constate que depuis quelques temps, ce type de trait assume un dessin plus long, plus lent. Le dessin investit de plus grandes surfaces, parce qu’effectivement, il glisse vers une finalité qui lui est propre. C’est une vision que je partage, oui. L’espace ou l’architecture ne sont plus la finalité du dessin, mais il deviennent un point de départ.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul Cox

Carte du tendre perpetuel

 

 

Depuis quelques temps tu diffuses une série d’illustrations qui te sont plus personnelles, est-ce ta représentation technique de l’espace et du bâtiment a participé à ton envie de les dessiner autrement?

 


J’ai une série d’intérieurs que je complète régulièrement. Je l’ai commencée chez moi, dans mon appartement dans lequel on a habité en même temps qu’on fesait les travaux, pendant environ un an. On a ouvert des cloisons, modifié les volumes, et on changeait de pièce de vie en fonction des travaux. Je me suis rendue compte qu’au delà de ce qu’on se raconte quand on fait un projet, il    y a toutes les micro-expériences de l’espace vécu que l’on a pas anticipées. Il y a toute une part d’imprévu. Par exemple, cette lumière, quand c’est éteint à l’intérieur mais que la rue est allumée. Ce sont pour la plupart du temps des situations banales, peut-être inintéressante, mais qui traduisent une atmosphère.
Aujourd’hui en architecture de très belles images émergent pour représenter les projets. Des collages, des vues frontales qui permettent d’apprécier des trames, des rythmes, une composition. Il semble qu’on représente davantage le visible, la réalité du construit, que la réalité de l’expérience de cet espace. Et a a une influence dans la manière dont nous concevons les espaces. Cette série de dessin, c’est aussi une manière de porter l’attention à cet endroit, d’oublier un peu la  vue frontale qu’en vrai, on éprouvera pas, et de retrouver des proximités.


 


 

 

Penses-tu que tes illustrations seront toujours reliées d’une façon ou d’une autre à l’espace?

 


Je ne cherche pas spécialement à m’y rattacher, mais j’imagine que ce thème, très large, n’est jamais très loin. Dessinons un petit personnage au milieu d’une page blanche, et d’un coup ça parle d’espace.
Parallèlement tu as une série de dessin plus abstraits, peux-tu nous parler de ce “nouveau” travail graphique?
Au départ c’est surtout un exercice. Je cherche des motifs, je fais des hachures en essayant d’avoir un trait le plus régulier possible qui permette d’apporter de la matière à un aplat par exemple. Il n’y a pas d’enjeu de représentation. Et puis petit à petit des pistes emergent : travailler les densités, le contour, la profondeur, la lumière avec ces motifs répétitifs.
Ces exercices sont à la fois un terrain de recherche inépuisable, et une prise de temps. La lenteur exigée m’assure un temps de dessin relativement long. Ce temps c’est une entrée en matière pour accéder à une plus grande disponibilité dans le dessin.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parallèlement tu as une série de dessin plus abstraits, peux-tu nous parler de ce “nouveau” travail graphique?

Au départ c’est surtout un exercice. Je cherche des motifs, je fais des hachures en essayant d’avoir un trait le plus régulier possible qui permette d’apporter de la matière à un aplat par exemple. Il n’y a pas d’enjeu de représentation. Et puis petit à petit des pistes émergent : travailler les densités, le contour, la profondeur, la lumière avec ces motifs répétitifs.

Ces exercices sont à la fois un terrain de recherche inépuisable, et une prise de temps. La lenteur exigée m’assure un temps de dessin relativement long. Ce temps c’est une entrée en matière pour accéder à une plus grande disponibilité dans le dessin.

Dans le futur, y a t-il des thèmes que tu souhaiterais aborder?

En ce sens, tends-tu à multiplier tes techniques de dessin, passer peut-être à la couleur ou troquer ton stylo contre un autre outil de création?

 


Je viens de travailler sur des dessins muraux et une signalétique pour une clinique d’Ophtalmopédiatrie. La recherche menée en amont et l’expérience du travail sur site m’ont beaucoup plu et font émerger de nouvelles pistes. Ce dessin à plus grande échelle , et cette question plus spatiale m’intéresse et je pense m’y attarder un peu.
Pour ce qui est de la couleur, c’est quelque chose que j’aimerais bien tester davantage, mais cela demande  de  trouver  un  vrai sujet, car dans mes dessins actuels, je ne la trouve pas nécessaire.
























Sol LeWitt
Wall Drawing #393,
1983, Paula Cooper Gallery, NY




Notre carte blanche arrive à son terme… En guise de conclusion, peux-tu nous présenter un ouvrage, en rapport avec notre conversation, qui te tient  particulièrement à coeur et nous expliquer ton choix?

 


Beverly, de Nick Dnraso. Un album qui dépeint le quotidien d’habitants d’une banlieue américaine ordinaire. C’est une histoire lente avec peu d’action, mais qui laisse entrevoir un malaise profond. Le trait lisse, tout en rondeurs, et avec des couleurs pastels à la limite de la fadeur, le style graphique sert parfaitement le propos.





 

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